LES INSECTES DES EAUX COURANTES.
La vie dans les eaux
courantes crée des situations particulières
en raison de la nature même de l'eau courante, fluide
et en constant mouvement. Les insectes doivent demeurer dans
leur habitat et ne pas être entraînés par
le courant, sauf délibérément. Ils ont
donc développé toutes sortes de stratégies
et d'adaptations pour se fixer près des rives, sous
les pierres, parmi les plantes, etc. Mais la vie dans les
eaux courantes n'a pas que des inconvénients : c'est
l'assurance pour les insectes de trouver en permanence de
l'oxygène dissous, qu'ils peuvent extraire du milieu
au moyen de branchies ou de plastrons soyeux spécialisés.
Plus que les eaux stagnantes, les eaux courantes sont souvent
des milieux pérennes, assurant à leurs habitants
de leau en permanence. Les débits des cours deau
varient cependant de façon considérable tout
au long de lannée, en particulier en plaine,
soumettant ainsi les insectes à des difficultés
temporaires.
Les eaux courantes
ne sont pas des milieux homogènes, il existe des différences
considérables dans la nature des cours deau et
dans leur composition faunistique en fonction de laltitude.
On distingue dans les eaux courantes de grands types de milieux
: les eaux courantes lotiques et les eaux courantes lentiques.
Les milieux lotiques sont des cours deau à écoulement
turbulent, à débit rapide formant des tourbillons.
Leur lit est le plus souvent pierreux. Les plus typiques sont
des torrents de montagne. Les cours deau lentiques ont
un écoulement laminaire, non turbulent. Leur fond est
souvent fait de graviers, de sable ou de boue. Les plus typiques
sont les ruisseaux et les petits fleuves de plaine, comme
la Seine à Paris. Un même cours d'eau peut présenter
les deux types d'écoulement. Après un passage
calme dans une vallée, en écoulement lentique,
l'eau peut s'engager sur un terrain pierreux ou dans une boucle
étroite et s'écouler de manière turbulente.
Il y a alors alternance de faciès lentiques et lotiques
selon la nature du terrain ou la géographie de la vallée.
Le type d'écoulement dépend également
du débit : une rivière lentique, pendant sa
période d'étiage, au moment des plus basses
eaux en été, peut s'écouler en mode lotique,
une fois grossie par les abondantes pluies d'automne qui accroissent
son débit.
Les insectes aquatiques que lon trouve dans les deux
types de faciès correspondent à des faunes fondamentalement
différentes.
La faune varie également en fonction de laltitude
et il y a peu de points communs dans la composition en insectes
dun torrent alpin à 2000 mètres daltitude
et celle des chenaux lentiques dune rivière de
plaine.
Les cours deau,
surtout de plaine, présentent des faciès différents
selon la distance à laquelle on se trouve du chenal
principal découlement. Des bras peuvent être
en communication avec le chenal principal, si la communication
est permanente, Ils peuvent être soumis comme le chenal
aux flux et reflux des marées : il sagit de la
zone parapotamique. Certains bras morts ou chenaux ne sont
en communication avec le chenal principal que lors des crues,
lorsquil déborde. Il sagit du milieu plésopotamique,
dont le fond peut-être colmaté ou non par des
limons. Dautres nont plus aucune liaison avec
lécoulement principal. Dancien bras morts
sont à distance du cours principal, en bas des pentes
des vallées, alimentés en eau découlement
ou par les eaux interstitielles : ils forment un milieu temporaire,
de mares associés au cours deau.
Comme on le voit, cette
richesse en zones et faciès des eaux courantes leurs
confèrent une grande diversité de substrats
et de plantes offrants aux insectes autant dhabitats
variés et favorisant ainsi la diversité spécifique.
Les COLÉOPTÈRES
des eaux courantes
Tout comme dans les milieux à eaux stagnantes, les
Coléoptères sont des composants majeurs de la
faune des eaux courantes. Leurs adaptations morphologiques
à ces milieux sont remarquables, à tel point
que la plupart des familles ont des représentants dans
les eaux courantes. Dans notre pays, une famille, celle des
Elmidae, est pratiquement spécialisée et adaptée
à la vie dans les torrents et les rivières.
Ses représentants vivent agrippés aux plantes
aquatiques (EImis, Limnius, etc.) ou aux pierres du fond (Stenelmis).
Une espèce, Macronychus quadrituberculatus, a un développement
caricatural de ses longues pattes à griffes très
robustes qui lui permettent de bien sagripper face au
courant. Ses déplacement sont lents, elle ne nage pas
du tout, mais sagrippe énergiquement au substrat
et aux plantes. Sa nourriture est faite dalgues microscopiques
et de débris végétaux de petite taille.
Ladulte na pas besoin de revenir à la surface
pour respirer, car il est couvert sur sa face inférieure
dun revêtement de très fines soies retenant
une mince couche dair, le plastron respiratoire, grâce
auquel les échanges gazeux seffectuent entre
linsectes et leau.
Loxygène est capté grâce aux soies,
qui sont en relation avec le système trachéal.
Lorsque le taux doxygène diminue dans la bulle
ventrale, il est immédiatement compensé par
larrivée doxygène dissous.
Les eaux courantes lotiques fraîches dans lesquelles
ils vivent sont constamment saturées en oxygènes
dissous et celui-ci se transfère dans la bulle grâce
à la loi daction de masse. Le dioxyde de carbone
produit par linsecte se dissout dans leau. Les
Elmidae se laisse fréquemment entraîner par le
courant, en particulier pendant la nuit, fournissant ainsi
une quantité importante de proies aux poissons insectivores,
dans les rivières à truites.
En France, les Coléoptères
Hydraenidae comprennent de très nombreuses espèces,
principalement dans les régions montagneuses. Certaines
Hydraena ont une répartition géographique très
restreinte, confinée à une altitude précise
dans un seul massif montagneux. Comme les Elmidae, ils ne
nagent pas, mais vivent fixés sur ou sous les pierres,
sur lesquelles ils s'agrippent. Ils luttent contre le courant
grâce à leur forme allongée et aplatie
provoquant un écoulement laminaire de l'eau, qui les
maintient plaqués contre le substrat. Ils respirent
également grâce à un plastron respiratoire.
La larve de Ochthebius pedicularius présente une magnifique
adaptation aux fréquentes variations de niveau des
rivières de Provence. Lorsquelle se transforme
en nymphe, la larve fabrique une petite coque dans la boue
au bord de leau, quelle prolonge par une fine
cheminée. Lorsque leau monte, la nymphe qui nest
pas aquatique, reste protégée de leau
et reçoit de lair par cette cheminée.
Parmi le sable ou le
gravier du bord des rivières de lHérault
et de lAude, le naturaliste patient et déterminé
pourra peut-être apercevoir le rare Hydroscapha Granulum,
le plus petit coléoptère aquatique de notre
faune, qui atteint à peine un millimètre de
long. Il appartient à une branche particulière
des Coléoptères, les Myxophaga, dont cest
le seul représentant en France.
Il existe également
au bord des eaux toute une riche faune de Dytiscidae. Ces
Coléoportes carnassiers ne peuvent vivre au milieu
du chenal principal. Ils se tiennent donc sous les pierres
ou parmi la végétation des berges, voire même
sous les berges.

Stictotarsus duodecimpustulatus (Dytiscidae) ph. J.-L.Dommanget
- SFO
La surface de eau n'est pas dépourvue
de Coléoptères. Le Gyrinidae, Orectochilus villosus,
caractéristique avec sa forme allongée et sa
surface entièrement couverte de courtes soies fines,
virevolte très rapidement sur la surface, dans les
zones froides et sombres sous le couvert des arbres. Quelques
Gyrinus fréquentent également les rivières
: G. urinator, ainsi appelé à cause de son odeur
caractéristique, affectionne les ruisseaux lents et
les fossés dans le sud, G. substriatus et G. suffriani
se trouvent dans les zones lentiques des ruisseaux et surtout,
le très rare G. natator, qui a été découvert
dans des ruisseaux et des mares de la zone inondable du delta
de L'Eyre à l'ouest du Bassin d'Arcachon.
Les Hydrophilidae se rencontrent peu en pleine eau dans les
rivières. Par contre la bordure des eaux abrite de
nombreuses espèces de Laccobius, Anacaena, Helophorus,
etc. On rencontre sur le sable des berges les minuscules Chaethartria,
qui semblent consommer des algues microscopiques.
Les HÉTÉROPTÈRES des
eaux courantes
Les eaux courantes ne sont certainement pas aussi fréquentées
par les Hétéroptères que par les Coléoptères.
Cependant, la surface des cours d'eau lentique est parcourue
par les pattes filiformes des Gerris et des Velia. Les Gerris,
improprement surnommées "araignées d'eau",
se remarquent immédiatement : ils vivent en bandes
et patinent face au courant, se maintenant en position grâce
à des bonds successifs vers l'amont. Si une proie de
petite taille, une mouche par exemple, vient à tomber
à l'eau, ses vibrations sur la surface sont captées
par l'insecte, qui s'en saisit et la vide de ses liquides
internes grâce à son rostre. Un hétéroptère
s'est cependant remarquablement bien adapté à
la vie dans les rivières, dont il fréquente
le cours principal, en milieu lotique, caché sous les
pierres ou parmi les plantes : Apheilocheirus aestivalis a
une forme aplatie et arrondie qui lui permet de se tenir caché
sous les pierres. La plupart des individus sont pourvus d'ailes
très réduites et donc, incapables de voler,
mais il apparaît de temps en temps des individus macroptères,
aptes à quitter la rivière et à s'envoler
pour coloniser de nouvelles rivières à distance.
Cette punaise aquatique ne remonte jamais respirer à
la surface, puisqu'elle n'en a nullement besoin. Comme pour
les Coléoptères Elmidae, sa surface inférieure
est couvert dun plastron de très fines soies
respiratoires imperméables qui assurent lapprovisionnement
en oxygène, puisé parmi les gaz dissout par
lagitation de leau. La de ces soies est lune
des plus importante connue chez un insecte aquatique, puisquelle
atteint 4 million de soies au millimètre carré.

Velia caprai (Veliidae) Ph. G.Blondeau - OPIE
Les ODONATES des eaux courantes
Nul promeneur au bord des rivières ne peut ignorer
la présence des Libellules. Leur vol caractéristique
et leurs couleurs esthétiques les font immédiatement
remarquer. Quelques espèces fréquentent exclusivement
les eaux courantes. La grande Cordulegaster boltonii est très
caractéristique, annelée de noir et de jaune.
Elle vole typiquement à faible hauteur au-dessus de
l'eau, d'amont en aval, inlassablement. Comme elle n'est pas
trop farouche, il est facile de l'observer. Boyeria irene
est aussi une espèce typique des eaux courantes, avec
sa couleur verte et grise. Macromia splendens mérite
bien son nom, avec sa coloration subtile, noire annelée
de jaune et bleu. On ne la trouve plus que dans quelques localités
du Sud de la France, où elle est victime des aménagements
des cours d'eau. Il s'agit d'une espèce maintenant
protégée.

Macromia splendens (Corduliidae) ph. J.-L.Dommanget - SFO
Les Zygoptères les plus caractéristiques
des cours d'eau sont les Caloptéryx, dont on rencontre
les adultes perchés sur les branches et les plantes
le long des berges. Leur corps est vert métallique
brillant, avec de grandes ailes brunes ou bleu foncé.
photo gauche Anax imperator (Aeshnidae) ph. J.-L.Dommanget
- SFO
photo droite Cordulegaster boltonii (Cortulegasteridae) Ph.
G.Blondeau - OPIE
Les PLÉCOPTÈRES des eaux courantes
De tous les ordres d'insectes aquatiques, ce sont les plécoptères
qui sont les plus exclusivement spécialisés
pour la vie dans les eaux courantes. Comme pour les libellules,
les larves sont aquatiques alors que les adultes sont aériens
mais volent peu : on les trouve souvent posés sur les
pierres ou la végétation alentour des torrents
de haute ou de basse montagne, milieu de choix des Plécoptères.
Ils vivent également dans les rivières de plaines,
en milieu lotiques. Les larves consomment des débris
végétaux, des algues ou parfois sont prédatrices
d'autres invertébrés, comme chez les Perlidae
et les Perlodidae.

Mégaloptère Sialidae Ph. G.Blondeau - OPIE
(une seule famille, un seul genre, Sialis,
en Europe)
Les larves de Plécoptères vivent
sous les pierres et parmi les graviers pour échapper
aux prédateurs et éviter d'être entraînées
par le courant. Leur corps est aplati et hydrodynamique, permettant
un écoulement du flux de l'eau. Les griffes des pattes
sont bien développées, assurant une bonne prise
sur les supports. La respiration s'effectue grâce à
des branchies. Les Plécoptères sont considérés
comme de bons indicateurs de la qualité des eaux, car
ils sont sensibles aux polluants entraînant une consommation
de l'oxygène dissous.

Perla sp. (Perlidae) Ph. G.Blondeau - OPIE
Les TRICHOPTÈRES des eaux courantes
On rencontre, au voisinage des torrents et
des ruisseaux de montagne, surtout à moyenne altitude,
des insectes à l'aspect de petits papillons, qui volent
peu et se tiennent souvent posés sur les rochers émergés
et exposés au soleil : les Trichoptères et le
Phryganes. Comme pour les espèces des eaux stagnantes,
les larves sont aquatiques et généralement abritées
dans des étuis ou fourreaux, tapissés de soie
et construits à l'aide de matériaux variés.
Bien souvent, ce sont les petits graviers des ruisseaux qui
seront employés par la larve pour construire son abri.
Le fourreau prend alors l'aspect d'un tube solide, régulier,
telle une céramique complexe qui les rend plus lourds
que chez les espèces des eaux stagnantes et leur permet
une meilleure fixation au substrat. Ces étuis de pierre
se rencontrent chez les Beraeidae, les Odontoceridae, les
Molannidae et les Sericostomatidae. L'adaptation la plus remarquable
à la vie dans les eaux courantes est celle des larves
prédatrices de certaines familles, qui pratiquent la
pêche au filet. Pour capturer des proies, les larves
des Hydropsychidae, s'abritent dans un tube de construction
verticale dont l'ouverture, face au courant, est fermée
d'un filet à mailles régulières, comme
une sorte de grille. Les fourreaux des Philopotamidae et des
Polycentropodidae sont de forme tubulaire ou de forme irrégulière
et construits en soie, sans matériau supplémentaire.
Le courant s'engouffre dans l'ouverture du filet qui lui fait
face. Le fourreau se comporte comme un filet à dérive
et retient les débris ou les proies dont se nourrissent
les larves. Les Neureclipsis tissent un filet dont l'extrémité
postérieure est recourbée, lui donnant la forme
d'un cor. D'autres préfèrent employer des structures
déjà construites, telles que l'intérieur
de végétaux ou les mousses.

Larve de Trichoptera sp.(ph. J.-L.Dommanget - SFO)
Les DIPTÈRES des eaux courantes
En milieu lotique, les mieux adaptées à la vie
dans les eaux courantes sont les larves des Simuliidae. Ces
minuscules Diptères sont des moucherons de couleur
sombre, aux ailes courtes, qui infligent des piqûres
intolérables aux promeneurs et au bétail qui
s'aventurent dans leur voisinage. Dans certains pays tropicaux,
ce sont même des vecteurs de parasites, en particulier
d'une filaire responsable de l'onchocercose. Leurs larves
vivent dans des étuis de soie fixées aux pierres
immergées. Leur corps est court, renflé dans
sa portion postérieure qui est terminée par
une couronne de crochets. L'appareil buccal est équipé
de prémandibules en forme d'éventail qui se
déploient dans l'eau qu'elles filtrent pour recueillir
les microparticules alimentaires. Les nymphes sont enfermées
dans un cocon immergé, fixé au substrat et laissant
dépasser des branchies en forme de doigts qui recueillent
l'oxygène dissous.
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