Les pêcheurs dénoncent
la baisse de la ressource mise en lumière par la sécheresse.
AVEYRON, TON CHATEAU
D’EAU FICHE LE CAMP
Par Jean-Pierre LAGRANGE
« Il y a vingt ans, les cours d’eau
de première catégorie représentaient
près de 7 000 kms. Aujourd’hui, leur total tourne
autour de 5 000 kms. Cette peau de chagrin concerne principalement
les têtes de bassin, là où naissent, à
force de sources et ruisseaux, les rivières qui coulent
en Aveyron. » Ce constat dressé par Jean COUDERC,
Président depuis quelques mois, de la puissante fédération
départementale des pêcheurs, se double d’un
jugement fort sévère : « On marche sur
la tête. »
Le premier des pêcheurs n’hésite pas à
pointer du doigt les responsabilités. Ce sont, explique
t-il, « l’agriculture intensive sur lesdites têtes
de bassin et forts besoins d’eau en amont, en particulier
pour l’arrosage du maïs ; les drainages, remembrements
et rectifications de cours d’eau, les lacs collinaires
et autres retenues, les barrages, etc. » « Je
n’incrimine pas les agriculteurs mais les pratiques
culturales et la politique globale de l’eau »,
précise Jean Couderc, qui dénonce « la
fuite en avant généralisée et organisée
». Pour lui, l’homme privilégie, avec un
entêtement consternant, « les solutions de facilité
» sans le moindre égard pour les zones humides,
qui fondent comme neige au soleil, ou les zones de plateau,
très vulnérables puisque points de départ
des petits ruisseaux qui font les grandes rivières.
LA CHARRUE AVANT LES
BŒUFS
« La ressource en eau s’adapte
aux besoins alors que cela devrait être l’inverse
; on gère l’eau quand il faudrait gérer
les milieux », pose Jean Couderc, s’indignant
que la charrue soit placée avant les bœufs. Pour
lui, cette politique est directement responsable du «
massacre du château d’eau » qu’est
l’Aveyron, département où l’eau
ne fait que couler n’y restant pas ou tellement moins.
Pour lui, le Rouergue est, chaque jour davantage, un oued,
avec de brusques montées et baisses du niveau des eaux.
La faute à la disparition des régulateurs qui
constituent les réservoirs naturels et autres antiques
éponges, ainsi des tourbières.
Pour pallier les conséquences désastreuses des
activités et des interventions humaines, les décideurs,
s’indigne le Président de la Fédération
de Pêche, programment des barrages, aménagements
qui coûtent une fortune aux contribuables. Le tout pour
retenir cette eau si nécessaire et qui s’entête
à partir par la faute de l’homme. « Savez-vous
que 5 barrages sont prévus sur le bassin Adour-Garonne,
dont celui de Vimenet qui sera aménagé à
une trentaine de kilomètres à peine des sources
de l’Aveyron ! » Autant d’aveux d’échec,
autant d’illustrations de la fuite en avant évoquée
plus haut…
Réclamant avec force que « la gestion intégrée
des milieux » si complaisamment évoquée
trouve enfin traduction, sur le terrain, Jean Couderc est
d’autant inquiet qu’il sait que les besoins en
eau croissent de manière quasi exponentielle alors
que, peut-être, vit-on une modification climatique dont
la sècheresse dernière est un signe avant-coureur.
En raison de tout ce qui précède, le responsable
fédéral juge inutile d’évoquer
la qualité même des eaux. Il explique que, avec
de l’argent et de la volonté, on peut remédier
aux pollutions qu’il déplore bien sûr.
En revanche, affirme-t-il, les multiples mutilations, parfois
sévères, infligées aux milieux, présentent
un caractère irréversible. Jean Couderc estime
que les pêcheurs ont, en l’espèce, leur
mot à dire puisque les lois sur l’eau les a élus
au rang d’acteurs privilégiés de la protection
du milieu. Il entend ne pas s’en priver, quitte à
secouer le cocotier du consensus. Et d’assigner un double
rôle à la fédération. D’abord,
celle-ci « veut informer et sensibiliser : les pêcheurs
et les jeunes des écoles de pêche bien sûr
mais aussi et plus largement les citoyens, dont les agriculteurs
appelés à changer leurs pratiques culturales,
sauf à scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Ensuite, « faire preuve d’intransigeance pour
défendre, bec et ongles, ce qui reste à sauver.
»
APPROCHE GLOBALE
Ainsi les boraldes qui dévalent de
l’Aubrac pour se jeter dans le Lot, ou les grands causses,
ces + karsts fragiles où un projet de golf et son herbe
d’un vert anglais contre nature, équipement qui
serait assorti d’un village de vacances l’inquiètent.
C’est clair et net. La fédération de pêche
crie « halte-là », demande à ce
que l’on « ne soigne plus le mal par le mal »,
réclame une approche globale et non plus ponctuelle
qui permette de bâtir une indispensable solidarité
amont-aval. Ce cri du cœur, doublé d’une
analyse argumentée, sera-t-il entendu ou ne fera-t-il
que quelques ronds dans l’eau des jours qui passent
?
Les responsables de la pêche cherchent des partenaires
et réfléchissent à des propositions pour
2004.
AU NOM DE LA
LOI
La sécheresse a mis en évidence
le problème grandissant de la ressource en eau : nous
avons tous été amenés ou appelés
à nous serrer la ceinture. La canicule a presque constitué
une aubaine pour les responsables de la fédération
départementale de pêche. Elle leur a du moins
donné une nouvelle occasion de stigmatiser de nombreuses
causes, autres que climatiques, de l’appauvrissement
en eau, ce paradoxe dans un Rouergue bien pourvu par la nature.
Il faudra s’y habituer, les pêcheurs qui feront
des propositions en 2004 et cherchent des solidarités
pour peser dans le rapport de forces, ont franchi le Rubicon.
La loi leur a confié une mission, celle de la protection
du milieu et, n’en déplaise à certains,
ils prennent leur rôle au sérieux !
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